Une folie en bord de Risle

Avec l’atelier d’architecture pascal sejourné

Type
Transformation et extension d’une maison d’habitation

Maître(s) d’ouvrage
Privés (particuliers)

Localisation
Grosley-sur-Risle

Programme
Logement individuel

Période
2021-2024

Spécificités
Bois du terrain, céramique artisanale sur mesure, phytoépuration, baignade naturelle, toitures végétalisées, autoconstruction partielle, puits canadien.

La folie en bord de Risle est née d’échanges d’idées un peu fantaisistes entre la maîtrise d’ouvrage et nous.

La partie existante, construite dans les années 1950, a été remodelée et isolée thermiquement pour la rendre plus confortable et moins gourmande en énergie. Une extension vitrée et une serre sont venues s’y acoller pour créer des lieux de vie plus proches du sol.

Une terrasse en bois ondulée est venue s’insérer devant les espaces extérieurs. Une baignade naturelle prendra place au pied de la terrasse.

Un grand pavage apériodique dit « de Penrose » en céramique artisanale réalisée sur mesure par Céramiques du Beaujolais a été réalisé dans l’extension. Il fait entrer à sa manière la prairie de myosotis et la surface scintillante de l’eau à l’intérieur de la maison. Librement inspirés de l’œuvre de l’artiste Jorge Pardo, les motifs du sol et des menuiseries de l’extension se répondent et composent un ensemble à la croisée de l’art, des mathématiques et de l’artisanat.

Le pavage de Penrose : un sol pas comme les autres

Depuis la maison historique, en surplomb de l’extension, le regard est naturellement happé par la vaste mosaïque qui se déploie en contrebas. Inspirée d’un pavage apériodique dit « de Penrose », celle-ci réinterprète librement ce motif mathématique à base pentagonale, dont la géométrie peut se déployer à l’infini sans jamais se répéter à l’identique. Réalisée sur mesure en céramique artisanale, elle évoque une prairie de myosotis au cœur de laquelle viendrait s’inscrire un bassin d’eau aux reflets changeants.

« Nous souhaitions intégrer dans ce projet une dimension artistique et ainsi exprimer nos individualités. L’envie d’y inclure un pavage apériodique est venue assez tôt, au cours d’une discussion avec le maître d’ouvrage sur les possibilités de pavage du plan, sans idée précise sur la forme et les possibilités de mise en œuvre. Nous avions découvert à Arles l’hôtel Arlatan, un hôtel particulier appartenant à Maja Hoffmann, une collectionneuse d’art et mécène bien implantée dans la ville, à qui la transformation avait été confiée à l’artiste Jorge Pardo. Dans ce site, 6 000 m² de carreaux émaillés avaient été posés au sol et aux murs selon un motif apériodique qui ressemblait à un pavage de Penrose.

J’ai ensuite commencé mes recherches : sur les motifs de Penrose, sur le pavage de l’Arlatan et plus généralement sur les motifs islamiques. Nous avons en parallèle contacté des fabricants de céramique pour en trouver un qui serait capable de fournir les carreaux aux formats bien particuliers souhaités, par exemple des losanges aux angles de 36 et 72°. Après quelques appels, nous avons trouvé un fabricant situé dans le Beaujolais qui savait fabriquer les 2 losanges dont nous avions besoin. Ce dernier nous a fait part de son enthousiasme pour le projet et nous a expliqué les possibilités permises par son procédé de fabrication, à savoir la création de formes sur mesure. En amont, à l’occasion de précédents travaux, le maître d’ouvrage avait parlé du « projet Penrose » aux carreleurs, qui se sont révélés très enthousiasmés par cette idée.

Rassurés d’avoir trouvé des partenaires capables de concrétiser notre projet, nous avons poursuivi nos recherches. Faute de temps disponible de mon côté, j’ai d’abord demandé au maître d’ouvrage de dégrossir le sujet puis j’ai élargi mes investigations. Je me suis intéressée aux motifs islamiques, en particulier aux motifs pentagonaux dont les angles sont par nature des multiples de 36°. Dans le livre d’Eric Broug « L’Art des motifs islamiques. Création géométrique à travers les siècles. », j’ai pu prendre connaissance de la diversité de ces motifs, de leurs subtilités mais aussi des hypothèses de conception et de mise en œuvre. Une a en particulier produit un déclic : le motif dans le motif. Contrairement aux motifs carrés ou hexagonaux, les motifs pentagonaux ne permettent pas de produire des motifs qui se répètent par translation dans le plan. A cause de cette complexité de construction, la trame des motifs pentagonaux était quasiment toujours la même d’un artiste à l’autre. Pour donner une impression de foisonnement, les artistes déclinaient ce motif en y introduisant des sous-motifs personnalisés. Ils gommaient visuellement la trame primaire grâce à un autre procédé très répandu dans cet art : l’insertion de formes situées à cheval sur les traits de construction. Ainsi, chaque œuvre créée paraissait originale malgré une trame commune.

Ces éléments en tête, j’ai analysé les motifs de l’Arlatan d’après les photos que j’avais prises. J’ai compris que ces mêmes procédés avaient été employés : à partir d’une trame primaire dérivée des pavages de Penrose, l’artiste a intégré un sous-motif régulier composé de petits carreaux. Ce sont les formes de ce sous-motif qui retiennent l’attention du public et créent l’effet de foisonnement. Attirée par cette idée, j’ai procédé de même : j’ai tracé sur le plan de l’extension un grand pavage composé de 5 grandes formes dérivées des pavages de Penrose, que j’ai ensuite découpées à l’aide de 4 formes plus petites, dont les 2 formats disponibles chez le fabriquant et 2 qui nécessitaient la fabrication de nouveaux moules.

J’ai ensuite calculé les dimensions des 2 moules à fabriquer d’après les taux de retrait indiqués par le fabricant puis réalisé un document de synthèse afin que ce dernier puisse estimer le travail à réaliser. Celui-ci nous a rapidement fourni les échantillons pour valider les couleurs. A ce propos, les maîtres d’ouvrage souhaitaient des tonalités moins vives et contrastées qu’à l’Arlatan. Dans une démarche analogue à celle de Jose Pardo pour l’Arlatan, j’ai proposé des couleurs inspirées du paysage alentour : dans notre cas, une prairie de myosotis et la future baignade naturelle qui composera la vue.

La méthodologie n’a pas non plus été une mince affaire. Face à la complexité du dessin, j’ai étudié plusieurs procédés de mise en œuvre avant que les carreleurs ne me confient qu’avec un nombre suffisant d’axes de repère, ils seraient en mesure de reproduire fidèlement le motif. C’est exactement ce qui s’est produit. Deux ans après nos premières discussions, ils ont réalisé la pose avec une précision remarquable, donnant vie à cette géométrie complexe avec une maîtrise rare. Nous étions tous très impressionnés. »

Emilie BRILLAULT

Une telle œuvre n’aurait donc pu voir le jour sans ces rencontres et cet enthousiasme partagé. Merci à l’atelier d’architecture pascal sejourné pour le duo de maîtrise d’œuvre formé, aux Céramiques du Beaujolais pour la fabrication de ces carreaux uniques, à Carrelage Boudesseul pour la pose minutieuse de ce puzzle hors normes et bien sûr à la maîtrise d’ouvrage, dont l’idée initiale un peu folle et l’enthousiasme constant ont rendu tout cela possible !